Ce que j'aime et ce qui paye
Le 2 mars dernier, au beau milieu d'une sixième session en droit, j'ai fait les auditions pour le programme de baccalauréat en interprétation du piano classique à la Faculté de musique de l'Université de Montréal. J'ai reçu 19 jours plus tard la lettre m'annonçant mon admission définitive. #rollercoasterofemotions
Depuis que je suis très jeune, je suis au courant que je vais aller à l'université. Je vais avoir un beau parcours scolaire et les efforts que je vais déployer vont me mener vers une carrière satisfaisante, mais surtout payante. Sans faille, cette formule exacte se veut garante de succès. Si je suis à mes affaires et que je travaille fort, rien ne peut m'empêcher d'avoir une belle job avec un fonds de pension et une montre gravée comme cadeau de retraite. Right?
L'équation école + bonnes notes = vie de rêve est présentée aux enfants et aux adolescent.e.s comme la règle ultime pour réussir. Pour gagner au jeu de la vie (dont j'ignore encore les règles et le but), il faudrait suivre quelques petites étapes simples simples simples. Il faudrait notamment être bon à l'école, posséder un charisme éblouissant, s'intéresser à tout et croire aveuglément aux belles promesses des adultes.
Quelque part en cours de route, le moteur de ma motivation, que je n'avais jamais eu à changer ou à réparer, a décidé de cesser de fonctionner. J'ai eu le réflexe de me poser des questions, de chercher des solutions. Je me suis mise à douter de l'existence d'un paquet de choses que je n'avais jamais remises en question auparavant. J'ai, sans m'en rendre compte, entamé une quête de sens, de ressources et d'explications. C'était au vers les dernières années du secondaire. J'ai, plus tard, que j'ai finalement pris conscience de la supercherie entourant la fameuse formule.
Après le bris du moteur de ma motivation, ça a pris plusieurs années avant de revoir l'ombre d'un espoir. Avant de rembarquer dans le train de la scolarité avec un objectif qui me plaît. Comme sur le pilote automatique, le secondaire a fini par finir, le cégep a commencé, le cégep a fini par finir et j'ai débuté l'université.
En droit, on n'apprend pas comment faire apparaître la justice, en passant. On apprend de la théorie entourant le droit et comment les notions doivent être maniées en contexte académique. Un étudiant diplômé d'un baccalauréat en droit peut devenir avocat, notaire, conseiller juridique, huissier, greffier. Il peut opter pour une carrière en droit, bien sûr, mais aussi faire le saut en politique, en journalisme, en administration, en ressources humaines, j'en passe... On dit que « le droit mène à tout », pour ceux qui ne l'auraient, par grande chance, jamais entendu celle-là.
À la fin de l'année 2023, j'ai décidé de faire un saut waaaayyyy outside of the bac à sable.

J'ai fait de la musique toute ma vie. J'ai arrêté au cégep pour me consacrer au sport. J'ai continué d'arrêter à l'université pour me consacrer à l'école. Fin 2023, j'ai décidé de ne plus obstinément me limiter. J'ai soudainement recyclé l'idée d'une carrière en art, en musique plus précisément. L'événement pivot se résume à une entrevue de Dina Gilbert à Tout le monde en parle (https://ici.radio-canada.ca/tele/tout-le-monde-en-parle/site/segments/entrevues/457238/cheffe-orchestre-iam-metropolitain). À partir du moment d'illumination, j'ai établi un plan pour me rendre aux auditions de la Faculté de musique et, je l'espérais secrètement, les réussir.
De début janvier à début mars 2024, je suis allée pratiquer dans une place où quelqu'un loue des salles de pratique, sur Saint-Denis. Trois fois par semaine pour deux heures, j'ai travaillé trois pièces que j'avais présentées à mon dernier examen de piano en 2018 (Mozart, Chopin et Bartók). J'avais besoin de trois morceaux de styles variés pour présenter au panel de juges (des professeurs de la Faculté).
Cette période-là est, selon moi, une preuve patente que les efforts mis dans quelque chose qui nous passionne n'épuisent pas du tout notre motivation comme le feraient les efforts mis dans quelque chose qui ne nous intéresse que très peu.
Je ne souhaite pas renier le droit à jamais pour autant. Par contre, je crois que ce serait une grave erreur de perpétuer un aveuglement volontaire voulant qu'une carrière dans le domaine juridique, qui représente habituellement un meilleur salaire que dans le domaine des arts, est automatiquement ce qu'il y a de mieux et de plus viable.
Mon but ici est de remettre en question le discours que l'on répète à la jeunesse par rapport aux notions de succès, d'ambition et de qualité de vie. Je me permets de soulever un doute quant à l'efficacité de ce discours. Je suis aujourd'hui prête à affirmer que cette culture de la job steady m'a affectée négativement. Pas parce que j'aurais aimé lâcher l'école ou choisir un parcours différent de A à Z. Je ne regrette pas mes études en sciences de la nature, ni mon éducation en droit. Je déplore cependant cette interdiction de rêver qu'on m'a imposée et qu'on continue de m'imposer encore aujourd'hui.
Étudier la musique va peut-être aboutir à moi qui rate ma vie ou qui perd de l'argent inutilement, parce que j'entreprends un bac en musique. Par contre, je suis certaine que je ne vais jamais regretter de m'être écoutée... de m'être sauvée.
Puisque l'école est centrale dans la vie de beaucoup de gens, il est dangereux que ces croyances largement répandues aient visiblement finies par nous convaincre que les seuls facteurs qui devraient influencer notre bonheur sont notre succès scolaire, nos accomplissements parascolaires et des promesses de bonnes job dans une haute haute tour du centre-ville de Montréal.
L'équation école + bonnes notes = vie de rêve est présentée aux enfants et aux adolescents comme la règle ultime pour réussir. Cette formule est manifestement erronée.
Béatrice
P.-S. : Shoutout à tous.tes mes ancien.ne.s collègues du primaire, du secondaire et du cégep qui ont pris le chemin risqué, le chemin qui les appelait après tout. I see you xx

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